Haute Fréquence : David Bowie, le jour d’après.

Quelle terreur plus grande pour un artiste que celle d’être oublié? David Bowie est revenu en mars dernier, après un silence de dix années que de plus en plus de personnes interprétaient comme une retraite définitive et inavouée. L’album s’intitule the next day, la pochette est celle de Heroes, le visage du thin white duke masqué par le titre de l’album. Beaucoup d’encre a déjà coulé sur ce visuel. C’est tout l’art de Bowie, de réussir à faire parler de lui avec tous les aspects de son travail, de donner un coté cryptique à tous ces opus. Ces fans devenant des adeptes gnostique, cherchant, traquant le sens caché de chaque image, de chaque propos. Bowie, en résumé, est un artiste très intéressant : il appelle la parole.

Il n’y a qu’à voir la fougue avec laquelle a été reçu l’album. Les critiques furent d’une manière générale dithyrambiques, et d’autres part, pour un petit nombre, désastreuses. On peut donc parier qu’il y avait des choses à dire, et se féliciter d’avoir attendu que le buzz dégonfle quelque peu pour se pencher dessus. Alors que paraît une version augmentée de l’album, avec des inédits, un remix au nom des plus chic (hello Steve Reich remix, un rêve d’esthète.), il est plus que temps pour pour nous, pour moi, pour ceux qui ne l’ont pas encore entendu, d’écouter de plus près les quatorze titres de The next day, ce qu’il montrent, ce qu’ils veulent dire. Nous parlerons de la forme, puis du fond.

Le premier morceau est un ratage complet, ce qui rend difficile la suite… Après 50 écoutes, je parvenais à peine à discerner une mélodie, au bout d’une centaines d’autres, je parvenais à m’en souvenir. C’est un rock lorgnant sans vergognes envers Alladin Sane, l’inspiration en moins. A ce moment, je me suis posé une question : Allais-je vraiment écrire une première chronique, à charge, contre un artiste disposant d’une telle cote d’amour? Il y a une différence entre une prise de risque et viser son propre pied avec un tromblon.

Mais en réalité, alors que j’écoutais l’album attentivement, je me suis rendu compte que cette chronique ne pourrait pas être manichéenne : il y a de tout dans cet album, du très mauvais au très bon. Il faut tout dire. Alea jacta est, je prends le risque de fâcher tout le monde.

D’un strict point de vue sonore, mixage et arrangement, Bowie livre ici un travail particulièrement cohérent : on retrouve cet étonnant mélange d’une pop structurée, intellectuelle, et d’un rock sauvage, violent, primal. Cette alliance si Bowiesque m’a toujours un peu perturbé, et il s’y exerce ici avec plus ou moins de bonheur. Il y a par exemple Valentine’s day, qui est un véritable trésor de montées harmoniques, d’une mélodie claire et limpide, avec en prime cette guitare saturée, graisseuse, cette basse bourdonnante et cette lourde batterie. Ziggy n’est jamais aussi bon que lorsqu’il salit volontairement son œuvre, qui ne serait, sans ce processus, que jolie. Il la rends géniale par la même. Mais la chanson doit être parfaite pour supporter un tel traitement, elle doit être structurellement solide et mélodiquement claire. L’art de Bowie est exigeant, parfois trop pour lui, et ne supporte pas l’approximation. Et la chanson qui suis, If you can see me, en est un exemple navrant, une véritable horreur de bruit et de kitsch sans queue ni tête. La folie rock ne vient rien soutenir, ne vient rien sublimer.

Sur d’autres chansons, comme les singles love is lost, ou encore l’éthéré where are we now, il tend beaucoup plus vers ce qu’il est convenu d’appelé sa trilogie berlinoise. Des sons froids et industriels, de longues plages de synthé et de cordes, qui placent l’auditeur dans un état presque hypnotique. Bowie réexplore les formes de son art. Il s’interroge sur son identité musicale et son héritage. L’album se présente comme une rétrospective. Il n’apporte formellement rien de neuf, il y a même quelques énormités (notamment l’inadmissible if you can see me)

Si la forme peut paraître décevantes à ceux qui attendaient de Bowie une énième réinvention de son propre personnage, elle a le mérite de donner envie à l’auditeur de se replonger dans l’oeuvre de cet artiste si prolifique, si talentueux. Connaître cette oeuvre, en comprendre les articulations et les évolutions demande des milliers d’heures d’écoutes. Et si l’album n’est pas en soit une réussite formelle, il a cette valeur indéniable de rappeler au monde une œuvre riche, longue, régulière, étincelante, avec ses hauts et ses bas. les bas n’arrivant que lorsqu’il cède à ce qu’il croit être le goût du moment, au lieu de le façonner comme il l’a fait à ses plus grandes heures.

Nous allons parler maintenant du fond, du symbolisme esthétique de cet album et des questionnements qui le soutiennent.
Bowie a cet étonnant pouvoir de manier l’image du héros rock, couillu au possible, avec celle de la femme fatale, sa manière totalement épanouie de jouer avec son apparence et son allure le montre. J’ai l’impression qu’il y a une femme en David Bowie, que cette femme aime un homme, et que cet homme est David Bowie.

Cet artiste total est un des derniers vrai représentants de cette folie bien particulière des années 70, qui mélangeait sans vergogne une sophistication portée jusqu’à un snobisme assumé avec cette débauche de drogues, d’intelligence, de subversion, cet appétit sexuel délirant. Cette décennie est à la fois irrésistible et effrayante, pour qui sait voir les fleurs du mal. Love is lost est un bel exemple de ce mélange de violence, de jouissance et de chic. Cette chanson est en elle même une grande fête, et les fêtes font partie intégrantes de son univers : elles sont des rêves éveillés, toujours au bord du cauchemar. Ziggy peut y déployer ce funambulisme qui lui va si bien, et le coté froid des arrangements ne fait qu’ajouter à cette impression. Love is lost est une danse avec la mort. Mort qui a pris à travers cet opus une place beaucoup plus importante que le sexe, nul ne restant jeune éternellement. Bowie semble assumer cette position d’encre spirituelle de ces années de folie et de rêves chimiques. Ne les a t-il pas poussé jusqu’à son paroxysme avec l’élaboration de station to station, écrit, réalisé et enregistré sous l’influence terrifiante d’une quantité industrielle de cocaine et de lait? Qui peut faire montre d’une telle démesure et en ressortir vivant?

Cependant, les temps ont changé. Et il n’est peut-être pas anodin qu’il ait attendu dix ans pour se remontrer. Peut-être au fond, Bowie ne savait plus quoi dire. Dans un monde qui vante à outrance la discipline, la dureté, la force, que peut dire un androgyne comme lui, quelle sera sa voix? Et l’on entend cette sourde inquiétude dans ses textes. Bowie ne serait il pas de trop? « Here I am, not quite dying » cela sonne comme une excuse envers un monde de gros bras qu’il a sans doute du mal à appréhender. La fête des années 70 a perdu son innocence. Les requins ont tout pris, ont monnayé cette philosophie. Ils lui ont limés les crocs et l’ont vidée de toute substance, de tout danger, pour en faire un objet commercial tout-à-fait viable et déprimant de vacuité. Ainsi apparaît la part sombre : c’est le jour d’après et la fête est finie. Il n’y a plus personne dans l’appartement d’Andy Warhol. Plus que des boutiquiers qui se partagent les restes. Bowie est seul maintenant. Ainsi,the next day résonne comme un chant funèbre d’une infinie tristesse, au cœur d’un sombre palais abandonné.

Cet album, on le voit, n’est pas facile à appréhender, il requiert, comme toutes choses de valeur, un peu d’attention et d’écoute. Il m’a personnellement laissé une impression fugace, ainsi que l’envie irrésistible de me replonger dans son œuvre. Et il faut réécouter Halloween Jack et Ziggy. Il faut plonger dans cette ambiance chic et survoltée de la plus magnétique et aventureuse des rockstars du siècle dernier.

Morale de l’histoire : écoutez the next day, puis revenez à Honky Dory, young americans, station to station. Ce que vous voulez à vrai dire. Il n’y a pas grand-chose à jeter chez David Bowie.