Haute Fréquence : Welcome to the world of plastic beach

 » The revolution will be televised » 

Bienvenue sur la plage de plastique

La plage de plastique est un ilot de paix dans un monde impur. C’est une ile artificielle et paradisiaque, faite de monceaux de déchets et d’ordures, de plastique et d’aluminium qui, quand le soleil se couche, se colore de milles teintes fluos.

Autour de cette ile s’étend un monde aquatique et dangereux, peuplé de méduses transgéniques et de navires de guerre. Les citoyens sont surveillés et mis en boite. La publicité dont on les matraque à longueur de jour leur fait avaler des méduses radioactives en les faisant passer pour de délicieux breakfast. Ça vous rappelle un truc?

Nous retrouvons dans cet univers menaçant les quatre héros de Gorillaz, éparpillés de par le monde. Ils devront se retrouver, et mener une quête effrénée à travers la terre et les eaux pour retrouver la plage de plastique, Zion dévoyé de la Pop culture. Ils sont pourchassé par le Boogie Man, un être immonde et magique, constitué d’ombre et de poison, nécromancien pouvant réveiller dans des nuages toxiques d’effrayants zombies verts. Ils traverseront ainsi un monde plastifié, où les contacts humains se sont fait rarissimes, où les hommes, les yeux rivé devant leur écran et le corps plein de Junk Food, cherchent en vain un lointain souvenir d’harmonie.

Richesse de son et de sens

Quand Damon Albarn parle de Plastic Beach, il évoque « la mélancolie inherente à manger un plat préparé dans son étui de plastique. Et le spleen est bien présent dans cet album, qui se conçoit comme un long récit psychédélique, en forme de méditation sur les rapports humains à l’ère post-moderne (relis cette phrase trois fois). Les yeux, miroirs de l’âme, sont embrumés par un écran de fumée, par la pollution sonore et visuelle, représentée ici par la figure du Boogie Man.

Et pourtant, pourtant… L’humanité résiste. Rendue impuissante et fragile, elle cherche encore l’amour, où ce qui en reste.

 » Plastic eating people, still connected « 

Depuis son explosion avec le single Clint Eastwood, Gorillaz se définit comme un projet POP. C’est à dire le développement d’un univers où le virtuel et le réel fusionnent, où l’image est indissociable du son et du concept. On retrouve cette volonté d’anonymat dans Gorillaz, où le créateur est totalement absent de son oeuvre. Il faut d’ailleurs noter que sur ce point, Damon Albarn avait bien dix ans d’avance.

Plastic Beach, à ce titre, est bien le travail le plus abouti de Gorillaz. C’est encore plus qu’un Concept-Album, c’est un travail d’orfèvre. Une oeuvre électronique et baroque, où  un nombre impressionnant de styles musicaux participent à l’élaboration d’une oeuvre protéiforme. On retrouve les classiques de Gorillaz : du Hip-Hop loufoque servie par des guest-stars prestigieuses (Snoop Dogg, Mos Def) Cette POP sombre et mélodieuse où la voix calme de Damon Albarn plonge l’auditeur dans une douce torpeur; et une electro ludique faite de bidouillages . on trouve également, pêle-mêle, une intro orchestrale, des arrangements lunaires et aériens, des percussions orientales et l’orchestre national du Liban.

Il est impossible de percevoir à la première écoute toute la richesse musicale de cet opus, tant la production et le travail sonore sont soignés. Les chansons recèlent milles éléments différents, qui s’organisent en un engrenage complexe d’une précision remarquable. C’est comme regarder à l’intérieur d’une montre.

Tout est fait pour atteindre une synesthésie visuelle, sonore et conceptuelle. On pense parfois à David Bowie, dont la photo apparait sur le canot de l’un des personnages, et notamment dans cette phrase, délicieusement bowiesque, tirée de Rhinestone Eyes.  » Your Rhinestone Eyes are like Factories far away. » Tes yeux de strass sont comme des usines au loin.

Au fil de l’opus se déploie une variété impressionnante d’atmosphères différentes. on alterne entre des périodes de tension nerveuse presque irrespirable (Glitter freeze) et des plages empreintes d’une mélancolie élégante, telle « Some kind of nature », Bijou Pop où la voix chic et détachée de Lou Reed évolue dans des entrelacs d’harmonies électroniques rythmées par cette boite à Rythme qui parcourt tout l’album.

Rideau

Plastic Beach est le dernier album de Gorillaz, et on peut parler d’une sortie en beauté. Après avoir dominé les années 90 avec Blur, Albarn traversa tranquillement les années 2000, dissimulé derrière les visuels trash et poétiques de Jamie Hewlett. Sortant au passage trois albums inoubliables, ainsi qu’un nombre incalculable de remixs, B-sides et mixtapes. Ainsi, il achève une décennie en roi indétronable , avec un brio et une humilité qui forcent le respect. Plastic Beach est de ces chefs d’oeuvres discrets, qui traverseront les âges. le pic de l’album étant « Melancholy Hills ». Sur des paroles évanescentes dignes d’un haïku japonais, nos héros, voguant sous les eaux avec Mos Def, Snoop Dogg, Lou Reed et les autres, finissent par atteindre, hagard, cette fameuse plage de plastique. Tous ensemble, avec un je-ne-sais-quoi de triste dans le regard. Peut-être savaient-ils qu’ils atteignaient la leur dernière demeure?

 » Sur la colline de la mélancolie, Il y a un arbre de plastique. Es tu la avec moi ? Je cherche simplement le jour d’un autre rêve. »