Haute Fréquence : Nick Drake, chansons hivernales

« I was born to sail away into a land of forever, not to be tied to an old stone grave in your land of never. »

Un jeune homme élégant, pale et dégingandé marche au cœur d’une forêt silencieuse. Parfois dense, parfois éparse, parfois sombre, parfois claire. Ses cheveux lui tombent sur les épaules. Il porte sur son dos une guitare. De la buée sort de sa bouche. Le ciel est blanc. Les feuilles tapissent la terre mouillée, le silence est absolu.

L’homme entend une mélodie fugitive, quelques notes à peine. Il prend un chemin en sous-bois et s’adosse contre un chêne. L’hiver est presque la à présent. L’homme souffle sur ses doigts pour les réchauffer et, après avoir tiré quelques taffes sur un joint d’herbe, commence à égrainer des notes de guitare. A mesure que ses doigts coulent sur l’instrument, les pensées de l’homme dérivent, et son regard, sans réellement le réaliser, se fixe sur l’arbrisseau qui lui fait face, attendant stoïquement son premier hiver. Une des dernières feuilles de celui-ci vient de tomber, il n’en reste plus que cinq. Cette musique est douce, limpide et triste. Cet homme est Nick Drake.

 

 

Ce sont dix joyaux qui jonchent five leaves left, le premier album du songwritter Nick Drake. Artiste maudit s’il en fut, n’ayant de son vivant jamais connu la gloire, éclipsé par l’étincelant Léonard Cohen. Dépressif chronique, refusant interviews et même concerts, il arrête sa carrière en 1972 après trois albums magnifiques et totalement ignorés, et meurt en 1974, à l’âge de 26 ans, d’une overdose médicamenteuse, au domicile de ses parents ou il vivait dans la dépression la plus noire. N’obtenant même pas ses entrées dans le très select club des 27. Son œuvre prendra peu à peu, après sa mort, la place qu’elle mérite. A partir des années 80, des artistes comme Robert Smith et Kate Bush revendiqueront ouvertement son héritage, et c’est grâce à une publicité pour Wolkswagen utilisant une de ces chansons que les ventes de disques exploseront.

Aujourd’hui, Nick Drake est reconnu comme l’un des singer/songwritter les plus géniaux de son époque, les plus influents et les plus importants. Et c’est justice, ainsi que nous allons le voir, avec cet incroyable premier album, véritable diamant musical, qui pourrait aisément prétendre au panthéon des meilleurs opus folks jamais écrits.

 

La première chanson, « Time has told me », met instantanément en relief une particularité de cet album, à savoir le problème des percussions. En effet, celles ci sont pratiquement inexistante de l’album. On les entends, comme de très loin, sur Cello song et Three hours. La musique repose bien plus sur l’harmonie et la mélodie. Le piano plaque des accords enrichis, la guitare déroule des notes de pickings et la contrebasse assure tout autant le rôle de soutien harmonique, que d’instrument de percussion à part entière. Une guitare électrique aux accents country, que l’on entendra quasiment plus de l’album chatouille l’oreille entre deux phrases, chantées d’une voix grave et profonde. La deuxième piste, « River man », nous entraine sur des nappes de cordes d’une beauté bouleversante, passant du mineur au majeur, de l’ombre à la lumière, en un va-et-vient qui nous rappelle les remous d’une rivière. La troisième chanson, « three hours », marque l’apparition lointaine de percussion. Une longue intro de guitare folk, grandement soutenu par une contrebasse pleine d’un groove qui rappelle les musiques noires qui prenaient l’Angleterre par tornade en ces années la. Le mélange avec cette musique profondément folk, aux accents éthérés de musique classiques donne une cohérence unique et multiforme. Nick Drake, en ce sens, me fait penser à Brassens, on ne peut s’en inspirer trop sans le copier totalement. Il est de ces génies qui donneront des idées aux idiots vingt ans plus tard.

 

 

Disons le franchement : formellement, cet album n’a que des qualités. On peut l’écouter mille fois à la suite, et continuer de découvrir des paysages inexplorés. C’est comme se promener dans une forêt que l’on connait. C’est à chaque fois un recommencement, c’est toujours neuf. Nick Drake utilise des ingrédients simples pour concocter ce plat de rois. Une contrebasse, qui navigue avec joie entre d’amples notes de soutien et un afterbeat terriblement groovy (Voir « man in a shed », la meilleure chanson de l’album.) Une guitare sèche qui déroule des cascades de notes cristallines, on croirait voir un tourbillon de feuilles mortes. Le piano et les cordes enrichissent l’harmonie, on est parfois plus proche de la musique savante que de la musique populaire (the day is done, river man) sans jamais tomber dans le snobisme. La musique reste d’une évidence absolue. Les chansons de Nick Drake existent de toute éternité, elles n’attendaient que Nick Drake.

 

 

La forêt, le bois, la solitude et la mélancolie peuplent l’atmosphère de cet opus, les images entretiennent un rapport organique avec la nature (a man in a shed, fruit tree, river man) « if he tells me all he knows about the way his river flows… » Les images végétales rejoignent celles de l’introspection, et la forêt prend un double sens, elle est le refuge et le labyrinthe à la fois, un lieu pour se retrouver ou se perdre. On ressent une puissante impression de solitude dans cet album, Nick Drake semble s’adresser à une figure féminine impersonnelle, qui viendrait le sortir de sa torpeur et de sa peine « Well this story is not so brand new / But the man is me, yes, and the girl is you/So leave your house and comme into my shed/Please stop my world from rainning through my head »

 

Nick Drake n’aurait pas déparé dans le Paris de Baudelaire, en compagnie de fumeurs d’opium et de mangeurs de haschich, de poètes et de peintres désargentés. Entouré de gens qui le comprennent, qui auraient écouté ses chansons au calme olympien, d’une tristesse déchirante masqué par une retenue de gentleman, ces joyaux qui brillaient tant qu’ils ne purent restés enterrés après la mort de leur créateur.

 

Ce five leaves left est un album hivernal, qu’on écoutera avec bonheur en déambulant dans le froid blanc du jardin du Luxembourg,fumant discrètement une clope de Mary-Jane alors que les arbres nus nous contemplent. La clarté, la pureté de l’harmonie, nous plongent dans un état de contemplation paisible,   Nick Drake souffre pour nous. C’est un disque qui mélange le chic, la mélancolie et la paix. Il s’écoute et se réécoute avec un bonheur et une admiration toujours plus grande. Si l’on devait résumer en un mot cet album, je parlerais de Spleen.

 

Un sentiment qu’on n’ose plus guère gouter.